....."Mais rendre la lumière
Suppose d'ombre une morne moitié"
paul valéry
http://sites.google.com/site/misenlignes/home *C’est mon anniversaire, j’ai 67 ans et pour la première fois, je vais monter à Paris! Je me sens fébrile comme une gamine, je me suis acheté des belles baskets dorées avec un petit talon compensé, un ensemble souple et confortable. Les enfants m’ont fait ce cadeau incroyable, à mon âge, c’est presque une folie. J’ai froncé les sourcils en voyant une enveloppe toute simple sous mon assiette au repas familial, leurs regards brillaient. Ils étaient tous là, la petite Jade gazouillait dans les bras de sa mère, une gracieuse brune aux yeux verts. Je suis plutôt habituée de la part de mes enfants aux objets de cuisine, aux livres de recettes, aux bijoux. Eloïse m’offre souvent des boucles d’oreilles ou des chemisiers légers, Pierre des appareils encombrants dont je ne sais pas me servir:
« C’est nouveau maman, et programmable en plus ! Je vais t’expliquer, ça va te simplifier la vie, tu verras. »
Il m’embrasse dans le cou, oublie toujours de me montrer comment ça marche et je mens en souriant, quand il revient, de loin en loin :
« Mon grand, on a beau dire, c’est bien la technologie ! »
Evidemment je n’arrive jamais à rien de concret avec ces choses qui brillent et qui sont fragiles. En définitive, je reviens à mes anciennes habitudes, ronronnantes, rassurantes, pratiques. Ma bonne veille cafetière qui siffle, mes poêles à crêpes, mon batteur bruyant.
Catherine, la cadette, m’écoute davantage, elle pense à des vêtements confortables, des gilets beiges et doux, enveloppants. C’est elle, j’en suis sûre qui a insisté pour Paris, d’ailleurs elle m’accompagne. Elle se rend compte que le temps passe, que je ne suis pas éternelle et elle sacrifie volontiers du temps vif pour mon rythme lent, elle me parle, elle me câline. Elle sait que la capitale est mon rêve d’enfant. Mais voilà Jean n’a jamais voulu visiter cette ville. On avait une ferme, les bêtes s’accordent mal avec les escapades. Quand on a revendu les terres et qu’on a renoncé à la charge trop importante de travail, il a trouvé des excuses, des tas d’excuses. On est parti en voyages pourtant, ça oui, dans un car rempli de ridés comme nous, le club troisième âge du village, vers la lagune de Venise, les étangs de la Camargue, les châteaux de la Loire. Jean faisait des efforts, lui peu loquace, dans les soirées obligatoires, il a même chanté des vieilles chansons de nos jeunes temps. Jean n’était pas un mauvais mari, il avait juste parfois de drôles de réactions, des attitudes bornées, un entêtement. Jean est sous terre depuis un an, un cancer, il est parti avec ses mystères. Je ne saurais jamais pourquoi il m’a choisie.
Jean, c’était la coqueluche de nos campagnes, les filles rêvaient de lui : grand, les cheveux clairs, les yeux transparents, il flirtait volontiers avec les plus délurées mais un jour il est venu vers moi et ne m’a plus lâchée. J’étais la plus noiraude, la plus petite, sans éclat. Mais il n’a jamais failli à sa parole, m’a mariée dans les délais promis et chaque fois, était bouleversé devant nos berceaux. Comme soulagé. Les trois enfants ressemblent à mon versant espagnol, des traits sans finesse, des peaux mates, des cheveux de jais. Je m’étonnais qu’il soit si content de cet héritage de ma médiocrité, ma banale apparence. Ce n’est qu’à la naissance de Jade qu’il a changé. Jade, c’est la fille de mon aîné, le bébé d’une beauté claire, un regard de ciel, des boucles de foin. Il l’a immédiatement rejetée, à sa manière bourrue, il s’est détourné d’elle et un peu de nous aussi, son humeur s’est transformée. Il est tombé malade quelques mois plus tard et presque on le sentait apaisé de la perspective du départ imminent. J’ai espéré une dernière fois les grands boulevards avec lui, les statues d’or, les places… ce charme à nul autre pareil. Il a crié – lui qui n’avait jamais élevé la voix, au pire des adolescences irritées à la maison, jamais haussé le ton – qu’il ne mettrait un pied dans cette cité maudite. J’ai attendu la fin de la tornade, quémandé des éclaircissements, il est resté comme une pierre qu’on tourne dans sa paume et qui n’offre qu’une ronde dureté, uniforme fermeture sur un cœur serré. Il n’a rien dit. Jean était taciturne mais généreux à sa façon. Il affectionnait ma gaieté. Nous avons bossé dur ensemble, l’étable nous a ravit notre jeunesse, ma fraîcheur à défaut de ma beauté. Unis, nous étions solides, nous avions des projets, une production concrète et des enfants sains et aimés. Maintenant je me prépare pour Paris. Cette idée me rend triste quand je pense que je voulais courir les monuments avec lui. Comme le voyage de noces qu’on n’a jamais fait, en définitive. Pourtant presque malgré moi une joie printanière me transporte : je regarde les magazines en suivant du doigt les contours des édifices familiers à force d’être photographiés, j’ai acheté un guide complet, je me documente. Je veux aller à Montmartre et flâner le long du canal Saint-Martin, j’ai réservé deux places à l’Opéra Garnier. Je n’y connais rien en danse mais le lieu me parle de soieries froissées, d’amants enlacés dans les alcôves, de secrets sous les dorures.
Comme dans les livres ou les films sentimentaux que j’adore… Catherine s’amuse de mes délires :
« Maman, tu te souviens quand même que nous ne restons que trois jours !
- Et que j’ai dépassé l’âge des marathons, c’est ça, ma petite fille, que tu veux insinuer ? »
J’ébouriffe ses épis d’obsidienne, cette brillance liquide ; ses yeux assourdis des cendres du temps conservent cette vivacité qui la rendait si attachante déjà, enfant. Catherine fronce les sourcils :
-Pourquoi papa ne t’a jamais emmenée là-bas ? Tu en parlais toujours tellement, il savait que tu rêvais des noms autant que des images : la Butte-aux-cailles, la rue de Rivoli, les bouffes parisiennes, la rue de la Fontaine aux rois, la porte de Champerret…Pourquoi ?
-Je ne sais pas, ma chérie, je ne sais pas. »
Jean était chaleureux, mais taiseux. Je ne sais pas grand-chose de sa vie, j’ai peu connu sa mère, partie en Alsace après sa retraite, sans attache pourtant. Une grande femme douloureuse et muette. Il n’avait pas de frère et sœur, pas de cousin. Il a adopté ma famille, cette résurgence hispanique, nos paëllas, nos chants graves, nos « r » roulants… on parlait du franquisme, des amis exilés comme nous dans les Pyrénées, à une frontière des sources. Lui et moi, on a bossé dur, on a vécu ce couple si mal assorti sur les photos mais aux épaules rapprochées, soudé par la vis des années, la rouille des habitudes, par une complicité de gestes drus, par notre sang lié dans la descendance. Je sais que Jean ne m’a pas aimée. Il m’a respectée, protégée toujours, mais aimée, non, jamais.
Le jour du départ, Catherine descend les escaliers, la mine soucieuse. Elle porte nos sacs sur les épaules mais sa contrariété arrête mes gestes :
« Maman, il faut que je te parle.
-Oui, ma douce, dis-moi !
- J’ai fouillé dans les papiers de papa, là maintenant… Non, ne dis rien, c’est trop tard de toute façon. Je cherchais ta carte d’identité et j’ai fouillé dans les tiroirs. Je suis tombée sur des dossiers, j’ai vu des lettres, des photos, un cahier, je sais tout maintenant… c’est une histoire triste mais je sais pourquoi papa ne voulait pas aller à Paris…Assieds-toi maman, écoute-moi, je sais aussi pourquoi il n’aimait pas Jade !
-Mais, quel rapport ? Je ne comprends pas.»
Elle me raconte sa découverte à toute vitesse, assise sur les marches ; moi, debout, je me cramponne à la rambarde. C’est assez bref, elle a eu le temps de regrouper les indices, pas de chercher attentivement : en 41, la mère de Jean avait rencontré un Allemand, elle était à Paris chez une tante, orpheline et assez désemparée. Elle avait connu la honte d’une grossesse sans alliance, elle avait été tondue à la Libération. Elle avait donné son nom à son fils, fille-mère de ville en ville pour échapper aux questions gênantes. Jean avait la marque de l’envahisseur sur ses traits, il haïssait cette trace du soldat enfui aux premières défaites, sa blondeur, ses iris de bleuet. Il avait noyé le sang bâtard dans mon hispanité, mais Jade le trahissait. Paris pour lui était la victoire de la morale sur un amour honni, Paris mon obsession innocente portait les mèches à terre de sa mère. L’amour était une saleté et un abandon et la ville lumière celle de ses obscures origines.
Catherine me regarde avec attention :
« On y va quand même ? Le train part dans une heure…
Je secoue la tête, décidée :
-Oui, bien sûr, nous ne changerons pas l’Histoire, nous la respecterons. Paris n’est pas responsable, nous non plus. Nous laverons par nos larmes éblouies les secrets de ton père. Viens, mets ton manteau, n’oublie pas le guide s’il te plaît, je crois que je l’ai posé sur la table du salon… »
"Ici, il n'y a que nous, une chaleur de bêtes nous
enveloppe et nous sommes à l'abri du monde jusqu'à l'aube. Puis ils entreront et toi tu ne seras plus à moi. Mais tant que dure la nuit,...,nous sommes seuls au monde...Imagine : nous sommes seuls
au monde. Quel bonheur ce serait, aucune obligation à part vivre. Tant que dure la nuit, c'est ainsi."
http://www.lavoixaufeminin.fr/
message de la cocotte:
"Va vite voir, ça ne va peut-être pas durer mais je suis à la une de la voix au féminin,
pile-poil à la une !Merci pour les photos de la Tour Eiffel. Superbes, as usual !"
Je vous recommande le lien, sur la bouille millénaire d'une poule antique du Mexique!