J’avais croisé des hauteurs.
En descendant:
la mer comme une tôle d’acier, les nuées comme des copeaux de fer. Le vent.
Une plage déserte défilait son ourlet, comment résister ?
Avancer en souriant déjà, « peut-on désirer sans souffrir ? »
Un devoir travaillé la veille….
Oui, lé désir est manque, rêve et énergie. Un chemin vers la mer, en l’occurrence.
Pas de maillot, pas de serviette….
Détails insignifiants,vulgaires. Qu’importe !
Je m’avançais doucement, hop la jupette qui tombe au sable, hop des tongs débarrassée.
Un geste vers le ciel et c’est la chemise de lin qui vole. Légère, une opale fumée.
Le balconnet à son tour décrocheté... Il me restait un peu de dentelle noire en bas, restreinte, même pas indécente. Sobre.
Marche régulière, le frémis sur la malléole, première impression de mouillé, l’eau est douce; dehors, la brise frôle le frisquet.
J’entre dans la mer sans ciller, pas à pas, le contact fluide, puis le moment que je préfère, très doucement, l’apesanteur.
D’aucun crie et fonce et éclabousse, d’autres moulinent, sautent dans un plongeon superbe.
Moi je m’enfonce sans une ride, le plus délicatement possible, sans frapper l’onde, intruse, incluse.
Alors, alors comme souvent c’est l’osmose immédiate, je plane, je fonds, je me transforme.
Sur ma langue l’amer se confond avec la salive, les lèvres connaissent l’autre sel.
Je fais l’étoile dans tous les sens, je roule, je tourne, je me tends. Rien n’existe, ou plutôt tout existe, agrandi.
Je revis des scènes, je souris avec la bouche sous le niveau clair. Bras en croix, je suis seule, dedans c’est tiède, dehors, c’est le rebroussé du vent, la houle parfois, le calme, le tourment. Je me laisse happer, c’est un rapt, l’écume lape les cils, les étoile de ressac. Je fixe un avion qui passe, lui les ailes bien droites, moi juste dessous, entre des mondes bleus, entre le camaïeu de gris, écartelée aussi.
J’écoute le chant incertain, le chuintement incessant, le souffle marin, quelques notes, un piano, une chanson,
ton pas qui s’éloigne ?
Je m’ébroue dans les premiers frissons, combien de temps ?
Il y a des gens maintenant, depuis quand ?
Des mémés et un pépé qui chante, il se mouille la nuque sur un air d’opéra. C’est agréable mais le charme est rompu, le fil du silence et des vagues sur moi. Je reste un peu, j’ai froid, c’est divin. Je n’ai pas mangé, un étourdissement fane mes doigts, bleuit mes lèvres… je m’engourdis, le vent est de plus en plus violent, le peu d'azur a disparu, la menace pèse. Je sors, tendue et ralentie. Le lin est doux, la jupe entoure et réchauffe mes cuisses. Je reste encore un peu près d’une paillotte; il y a aussi un tronc qui a flotté son squelette comme une corne.Je m’assieds là, contre le bois bienveillant, recroquevillée sur une magie qui s’étire et ne cède ni au grelottement, ni à la faim qui grippe, ni à la léthargie.
Un moment comme une suite, un instant sans crans qui râpent. La mer est d’encre, cette nuance de mots écrits. Je voudrais m’étendre là, au creux d’un vallon de sable, attendre la nuit. Mais j’ai de plus en plus froid, les cheveux, tout à l’heure algue dansante, méduse brune au gré des courants, gouttaillent sur la chemise qui détrempe. La nuque frissonne, je serre contre moi le velours de mon sac, mes yeux se perdent une dernière fois.
Peut-on désirer sans souffrir ?
Oui, on peut se baigner dans le plus authentique désir de se perdre. Dans l’instance de l’inachevé, du transi, de l’éphémère.
Assise sous le ciel presque noir, outragé de nuages denses, j'en saisis l'évidence.
On ne peut rien dire au téléphone. On ne peut rien y entendre qu'un simple
grésillement _ ou bien l'annonce d'un accident, la nouvelle d'un chagrin. Par le téléphone ne passe que l'anodin ou le tragique, le bavardage indéfini ou la mort abrupte. Entre les deux, rien.
Quelqu'un à qui vous confiez un jour votre répugnance pour cette parole-là, assourdissante, vous répond en souriant : mais voyons, quelle naïveté, quel manque de sens. Regardez dans l'industrie :
rien ne s'y décide qui ne passe par le téléphone. Il serait insensé d'écrire des lettres pour traiter une affaire. Regardez autour de vous, que diable : plus de chevaux sur les routes. Plus de
messagers qui filent vers la grande ville, un parchemin serré sous leur manteau. Vous écoutez, souriant à votre tour, muet. L'esprit de repartie vous a toujours fait grand défaut, et c'est une
semaine après cette conversation que vous trouvez la bonne réponse : si on peut négocier un contrat, donner de ses nouvelles ou passer une commande, si on peut faire tout cela au téléphone, il y a
au moins une chose qui n'est pas possible, et cette chose impossible est pour vous la seule nécessaire, la seule indispensable dans la vie : une lettre d'amour. On ne peut pas écrire une lettre
d'amour au téléphone. Ce n'est pas que la voix ne suffise pas, c'est au contraire qu'elle est de trop. On ne peut bien parler d'amour que dans le plus grand retrait, dans le manque de souffle e de
tout. Hier on savait cela, hier au douzième siècle. On le savait par coeur quand on chantait l'amour de loin, la reine absente. Le lointain fait venir la douceur. L'absence apprivoise le proche.
Aujourd'hui les femmes le savent encore, qui parlent d'amour à leur ombre, à leur miroir ou à leur robe _ jamais à celui pour qui brûlent toutes ces lumières, toutes ces grandes herbes coupées dans
son absence. La parole amoureuse est parole évanouie. On ne peut ni la dire ni l'entendre, et quand cela se fait il ne s'agit pas de l'amour qui danse mais de l'amour qui raisonne, il s'agit d'un
contrait d'affaires amoureuses, un simple grésillement, un pauvre ressassement, entre bavarder et mourir. Non, pas moyen de parler au téléphone